« Stratégie de la thérapie brève »

par | Mar 30, 2018 | Divers, Hypnose Côté Pro, Hypnose Thérapeutique

Patrick Kelly

« Stratégie de la thérapie brève » est un ouvrage collectif écrit sous la direction de Paul Watzlawick et Giorgio Nardone aux éditions SEUIL.

Cet ouvrage est constitué d’une série d’articles dont le fil conducteur est la stratégie à mettre en œuvre dans les thérapies brèves dont l’objectif est, comme leur qualificatif le laisse entendre, de résoudre en peu de temps et d’une manière efficace la plupart des problèmes psychologiques.

Les outils stratégiques sont variés et puisés dans des sources diverses, anciennes, telle la rhétorique grecque de la persuasion, l’art chinois du stratagème, et modernes telles les réflexions contemporaines sur la suggestion et l’hypnose. Un rappel très intéressant est donné sur l’épistémologie, c’est-à-dire la science qui étudie l’origine et la nature de la connaissance, et en particulier sur le constructivisme, théorie du savoir en rupture avec l’épistémologie traditionnelle et qui fait l’hypothèse que « ce que nous appelons « connaissance » n’est pas donné par une réalité extérieure figée mais construit par nous-mêmes ». Cette théorie importante pour la suite, le Constructivisme, qui suppose que le patient construit sa réalité, est à la base de cette réflexion sur les thérapies brèves qui vont viser à défaire les édifices pathologiques, répétitifs et fermés, pour ouvrir des possibilités nouvelles aux patients. « Agis toujours de manière à augmenter le nombre de choix possibles » est l’une des maximes du cybernéticien Heinz von Foerster , l’un des auteurs du recueil.

Cet ouvrage expose donc des principes théoriques de la thérapie brève stratégique et donne quelques exemples pratiques intéressants.

De façon non exhaustive, mais néanmoins assez longue, je livre ci-dessous des passages qui m’ont particulièrement intéressés dans ce livre, et que je tente de commenter :

A propos de la perception de la réalité propre au constructivisme :

« L’hypothèse de base est que la réalité que nous percevons et à laquelle nous réagissons, pathologies et problèmes compris, est le fruit de l’interaction entre le point d’observation adopté, les instruments utilisés, et le langage dont nous nous servons pour communiquer cette réalité. Il n’existe pas une réalité « vraie » mais autant de réalités possibles qu’il y a d’interactions possibles entre sujet et réalité. De cette hypothèse dérive que quelque condition que nous nous trouvions vivre, malade ou en bonne santé, ce sera le produit d’une relation active entre nous-mêmes et ce que nous vivons. En d’autres mots, chacun construit la réalité qu’ensuite il subit ».

« Le biologiste chilien Francisco Varela écrit dans son « Calculus for Self Reference » , … En trouvant le monde de la façon dont nous le trouvons, nous oublions tout ce que nous avons fait pour le trouver ainsi. Et quand nous remontons les étapes de notre invention, nous ne découvrons que le reflet de nous même et du monde dans un miroir. Contrairement à ce que l’on pense généralement, une description, quand on l’examine minutieusement, révèle les caractéristique de celui qui la fait »,
Cette déclaration ressemble fortement à ce qu’Heisenberg et Einstein dirent en 1926 ; qu’il était tout à fait fallacieux de tenter de fonder les théories sur la seule observation objective, et qu’en fait c’était l’exact opposé qu’il fallait considérer : La théorie décide de ce que nous pouvons observer. L’objectivité pure n’existe pas et même l’observateur est indissociable de l’expérience.

Dans l’Article « La Construction des « Réalités » Cliniques », Paul Watzlawick s’attache à distinguer ce qu’il appelle les réalités de 1er Ordre et les réalités de 2nd ordre. La réalité de 1er ordre est celle que nous percevons immédiatement par nos sens. La réalité de 2nd ordre est la signification que nous attribuons à nos perceptions. P. W. dit que « presque invariablement nous attribuons un sens, une signification et/ou une valeur aux objets de notre perception. Et c’est à ce niveau, de réalité de 2nd ordre, que les problèmes surgissent».

« La psychothérapie constructiviste n’a pas l’illusion de croire qu’elle va faire voir au client le monde comme il est réellement. Au contraire, le constructivisme est pleinement conscient de ce que la nouvelle vision du monde est, et ne peut-être que, une autre construction, une autre fiction, mais une vision utile, moins douloureuse ».
Dans cette perspective, l’objet de la psychothérapie est de recadrer la vision du monde des clients, et, pour reprendre les mots d’Epictète, « ce ne sont pas les choses qui nous préoccupent, mais l’opinion que nous avons des choses ».

Dans la lignée des sceptiques présocratiques du VIeme siècle avant JC, Watzlawick dit : « De mon point de vue les sceptiques posent que ce que nous arrivons à savoir est passé par notre système sensoriel et par notre système conceptuel, et l’interaction entre ces deux systèmes nous donne une image. Mais quand nous en venons à vouloir savoir si c’est une image correcte, une image vraie d’un monde extérieur, nous sommes complètement coincés car ce que nous voyons est encore une fois vu à travers nos organes sensoriels et notre système conceptuel » ;
Donc impossible de savoir si les choses sont vraiment « vraies ». Ce qui devient important alors, partant de cette impossibilité à savoir si cette réalité est vraie est plutôt, est ce que cette représentation de la réalité est bien adaptée ou non ? L’idée importante devient donc la notion clef « d’adaptation » plutôt que celle de « vérité ».

Dans ce livre il y a aussi des moments de pur bonheur pour ceux qui s’intéressent à la philo et à la logique en particulier. Ainsi, le cybernéticien Heinz von Forster dit : « Je dis que nous devenons métaphysiciens chaque fois que nous tranchons à propos de questions indécidables ». En effet, tout bon logicien peut trouver une réponse logique a des problèmes logiques – ainsi n’importe quel nombre se terminant par 2 est divisible par 2 etc… Par contre la question de l’origine de l’univers est une de ces questions par essence indécidable : personne n’était là pour y assister.
« Nous ne sommes soumis à aucune contrainte, pas même celle de la logique, lorsque nous choisissons dans des questions par essence indécidables. Il n’y a pas de nécessité intérieure ou extérieure, qui nous force à donner une réponse ou une autre à de telles questions. Nous sommes libres ! Le complément de la nécessité n’est pas le hasard mais le choix ! NOUS POUVONS CHOISIR CE QUE NOUS VOULONS DEVENIR PAR LE CHOIX QUE NOUS ALLONS FAIRE SUR DES QUESTIONS PAR ESSENCE INDECIDABLES ».
La mauvaise nouvelle est que cette liberté de choix entraine la responsabilité du choix. Pour certains une telle liberté est un fardeau écrasant et se posent alors les questions : comment y échapper ? , comment l’éviter ?, comment le faire porter par quelqu’un d’autre ? , c’est la problématique de Ponce Pilate qui finit par dire « On m’a dit de faire X ».

Et ceci nous ramène à l’Ethique (désolé pour les digressions). A un moment la Métaphysique demanda à sa jeune sœur l’Ethique : « Que me conseillerais tu de rapporter à mes protégés les métaphysiciens ? » et l’Ethique répondit « Dis leur de toujours s’efforcer d’agir en sorte d’augmenter le nombre de choix possibles ; oui d’augmenter le nombre de choix possibles ».

La thérapie brève se veut éthique et structurée, c’est-à-dire qu’elle veut faire augmenter les possibilités de choix à ses patients tout en gardant en tête un objectif thérapeutique et en déployant une stratégie pour le réaliser. Sa stratégie utilise une logique qui articule la théorie vers la pratique, c’est-à-dire utilise une base qui permette de projeter des séquences d’actions structurées vers un but.
De nouveaux modèles logiques « para cohérents » et non « aléthiques » qui vont au-delà de la logique binaire aristotélicienne du « vrai ou faux » et du principe de « non contradiction » sont utilisés à cet effet ; il s’agit ici de modèles qui permettent un usage rigoureux des interventions fondées sur la contradiction, le paradoxe et l’auto-illusion.

Ces logiques non ordinaires se retrouvent sous différentes formes dans les thérapies brèves. Par exemple « la prescription utilise la logique même de la persistance de la pathologie, mais en réoriente le sens, de telle manière que c’est la force même du symptôme qui se retourne contre le trouble avec pour effet d’en rompre l’équilibre pervers. L’injonction d’une répétition « ritualisée » des rituels conduit en effet la personne à construire une réalité différente de celle connotée par des compulsions irrépressibles, à l’intérieur de laquelle s’ouvre la possibilité nouvelle d’annuler les rituels, car dans la nouvelle réalité ils ne sont plus irrépressiblement spontanés mais prescrits et volontaires. On se rend maitre du symptôme en en construisant un autre, structurellement isomorphe, qui se substitue au premier ; et qui peut, comme il est délibérément construit, être volontairement refusé ».

Quelques exemples pratiques sont donnés dans ce livre qui mettent l’accent sur le fait que la thérapie brève doit être conduite de façon dynamique (avec feedback) et utilisationnelle.
« Qu’est ce que l’utilisation ? C’est pour le thérapeute être prêt à répondre stratégiquement à tout et n’importe quel aspect du patient ou de l’environnement. L’utilisation est la transe du thérapeute. Stephen Gilligan (communication personnelle) décrit l’état de l’hypnothérapeute comme une transe centrée sur l’extérieur par comparaison à la transe du client qui est dirigée vers l’intérieur. Cette transe sur l’extérieur est l’état d’être prêt à répondre – paré à s’emparer du moment en capturant et en utilisant tout ce qui se passe. »

Sont rappelés quelques principes intéressants de l’utilisation (par J.K. Zeig) :
« Principe 1 : La première étape du traitement dans une approche ericksonienne ne consiste pas tant à induire le patient à l’hypnose ; c’est plutôt d’induire le thérapeute à utiliser
Principe 2 : Quoi que ce soit qu’apporte le patient peut être utilisé. Quoi que ce soit qui existe dans la situation de thérapie peut être utilisé.
Ex : ainsi, il vaut mieux par exemple penser à la dépression comme quelque chose que quelqu’un fait (mécanisme par le quel le symptôme est entretenu), et non juste quelque chose qui se produit– Comment le patient fait-il la dépression ? Une fois le mécanisme découvert, il peut être utilisé.
Principe 3 : Toute technique dont se sert le patient pour être un patient peut être exploitée par le thérapeute.
Ex : si un client n’est pas clair sur son statut de client, le thérapeute peut constructivement n’être pas clair. Si le client bégaye, le thérapeute peut con con con struct tructiv tiv ment béé bé bégayer.
Principe 4 : Quelle que soient les réponses que vous recevez, développez les.

Le modèle de travail itératif utilisé dans les thérapie brève est fondée schématiquement de la façon suivante et est dynamique (boucle)
1/ Diagnostiques thérapeutiques
2/ Construction tactique
3/ Capacité à répondre => ensemencement, petits pas, accompagnement vers la solution
4/ motivation
1/ , 2/ , 3/ => ensemencement, petits pas, accompagnement, 4/ , etc….

Une constatation intéressante de JK Zeig : « Si le thérapeute se sent mieux à la fin de la séance, c’était sans doute une bonne séance. Et pour que le thérapeute se sente mieux, le concept d’utilisation est souvent central ».

Dans un autre article , le « recadrage thérapeutique » est abondamment illustré par Paul Watzlawick.
« Le recadrage, signifie modifier le concept conceptuel et/ou émotionnel d’une situation =, ou le point de vue selon lequel elle est vécue, en la plaçant dans un autre cadre, qui correspond aussi bien ou même mieux aux faits de cette situation concrète, dont le sens par conséquent change complètement ».

En conclusion cet ouvrage composé de nombreux articles, est une « mine » de points de vue très enrichissants sur les thérapies brèves, ce qui les différencie des autres types de thérapies. Y sont exposées les fondamentaux qui sous-tendent l’approche stratégique et les méthodes utilisées. Quelques exemples intéressants illustrent cette approche stratégique.

« L’antique bouddhisme zen également notait qu’il existe deux types de vérités : « les vérités d’essence » et les « vérités d’erreur », les premières ne pouvant être atteintes que par « l’illumination », quand on n’est plus de ce monde parce que « l’essence est transcendance » ; les secondes sont des « vérités instrumentales » utiles pour construire et réaliser des projets dans le monde des choses et de l’apparence. Toute « vérité d’erreur », après avoir été utilisée, se brise et lui sont substituées d’autres « vérités d’erreur » à chaque fois adaptées aux réalités auxquelles s’affronte l’être vivant. L’approche stratégique s’emploie à construire des « vérités d’erreur » permettant aux êtres humains de mieux gérer la réalité qu’inévitablement ils construisent pour ensuite la subir »

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